La Fédération CJA (1917-2017) ;
un siècle de philanthropie juive à Montréal

Pierre Anctil
Professeur titulaire au département d’histoire
Université d’Ottawa

Remettre volontairement une partie de ses biens à des personnes plus démunies que soi fait partie intégrante du judaïsme depuis les tous débuts. La bible érige d’ailleurs ce geste au rang d’obligation morale et de précepte fondamental auquel nul n’est soustrait, peu importe sa situation matérielle ou financière. Le terme hébreu le plus couramment utilisé pour exprimer cette nécessité du don est celui de tzdakah, qui signifie tout simplement « justice ». Sous cette optique, celui qui remet à autrui une partie de sa fortune – même modeste – accomplit l’un des devoirs les plus importants exigés en vue d’une vie spirituelle pleine et entière. Dans le judaïsme, celui qui donne réalise le bien et incarne un idéal de droiture. Plusieurs penseurs juifs se sont penchés d’ailleurs sur le concept de tzdakah et ont cherché à en établir les limites de manière plus précise. À part la bible elle-même, qui contient les premières références à ce concept, on en retrouve la trace dans l’œuvre de Maïmonide – qui a vécu en Espagne et en Égypte au XIe siècle de notre ère – et qui établit huit niveaux de tzdakah. Au sommet de cette échelle se trouve le fait de donner du travail à une personne pauvre et de remettre une partie de ses biens anonymement à un individu inconnu du donateur. Le judaïsme réfère aussi dans la pratique du don à l’idée de tikun olam ou de la « réparation du monde », une notion qui vient de la kabbale lourianique et qui veut souligner l’importance de contribuer par de petits gestes d’abnégation et de générosité à l’établissement d’une société meilleure. En offrant une partie de ses possessions matérielles et en se rendant disponible aux plus vulnérables, un Juif transcende les limites de son milieu et atteint aux sphères supérieures de l’existence.

 

La Fédération CJA est donc tout autant un organisme qui recueille les dons par le biais d’une campagne annuelle, qu’un pourvoyeur de services et de biens à l’intention des plus démunis. Il y a donc au point de départ un engagement de la part de la Fédération CJA à utiliser les montants recueillis de manière efficace et en ayant gardant à l’esprit un idéal de justice clairement affiché. Ses dirigeants prennent donc très au sérieux l’engagement éthique et moral d’utiliser d’une façon maximale les sommes qui leur sont confiées, toujours dans le but de soutenir les personnes en situation de vulnérabilité ou afin de contribuer à une amélioration du capital social. La Fédération CJA, si elle s’inspire d’un précepte judaïque de première importance – la tzdakah – n’a toutefois pas une vocation religieuse comme telle et agit plutôt comme une organisation investie d’une mission universelle et comprise dans un sens strictement laïque. L’organisme a surtout la tâche de canaliser sous un seul parapluie les dons afin d’accroître leur portée et leur efficacité à long terme. La Fédération CJA s’adresse avant tout à une communauté de personnes réunies par leur appartenance au judaïsme, et qui souhaitent rejoindre les plus délaissés et les plus vulnérables au sein de leur groupe. Plusieurs interventions de l’organisme rejoignent cependant des populations plus importantes et servent à établir des standards d’intervention philanthropique qui touchent l’ensemble du Québec. C’est le cas notamment dans le domaine des soins de santé, de l’activisme culturel et de l’éducation à la citoyenneté.

 

*           *           *

 

Tout commence en 1917. Cette année-là une première campagne de levée de fond est lancée pour remplir les coffres d’une nouvelle organisation juive montréalaise appelée Federation of Jewish Philanthropies [la Fédération des œuvres philanthropiques juives], officiellement créée l’année précédente. Dorénavant, tous les montants recueillis pour venir au secours des démunis seront réunis sous une administration centrale et redistribués selon une logique commune. L’événement revêt un caractère historique pour les Juifs de Montréal et arrive par ailleurs à un moment où de grands événements transforment le monde. Sur le plan plus canadien, la création de la FJP a lieu après dix ans d’une forte immigration en provenance de l’Empire russe, qui a permis à la population juive montréalaise de passer de 7,000 personnes en 1901 à près de 30,000 en 1931. C’est la plus forte croissance démographique jamais enregistrée dans toute l’histoire de cette communauté. L’afflux de nouveaux arrivants, année après année, soulève des besoins pressants que ne peuvent plus satisfaire une à une les organisations plus modestes rattachées aux synagogues ou appartenant aux mouvements mutualistes. Pour la plupart, les immigrants fuient une situation politiquement tendue en Russie, un pays où les populations juives subissent des formes de discrimination violentes et systématiques. Ils arrivent sans le sou, désorientés par la longue traversée et aux prises avec des difficultés d’adaptation récurrentes. En fait, ils sont si nombreux que les Juifs est-européens deviennent la plus importante communauté immigrante de Montréal et le yiddish la troisième langue la plus parlée dans la ville après le français et l’anglais. La situation prend au dépourvu la structure organisationnelle juive déjà en place qui doit trouver de nouveaux moyens pour soutenir les couches les plus vulnérables et réagir au plus pressant. De cette crise naît l’idée d’une centralisation accrue de la philanthropie juive, une tendance déjà présente dans d’autres grandes villes nord-américaines telles que New York, Boston et Cincinnati. Il s’agit d’un tournant majeur qui prépare l’émergence à Montréal d’une structure institutionnelle communautaire très développée et susceptible d’orienter le devenir juif dans la ville. Un modèle organisationnel émerge qui est à la base de l’identité juive montréalaise d’aujourd’hui et qui représente une volonté sans cesse réaffirmée de préserver une forme de solidarité collective.

 

En 1917, d’autres événements d’une très grande importance viennent appuyer à plus long terme le processus de centralisation institutionnelle en cours au sein de la communauté juive de Montréal. En novembre de cette année, le gouvernement britannique fait connaître la bouche de son ministre des Affaires extérieures, Lord Balfour, son intention d’appuyer l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif. Un mois plus tard, en décembre, les troupes britanniques commandées par le général Allenby prennent d’assaut Jérusalem et chassent l’occupant turc, ce qui augure d’un engagement politique croissant de la Grande-Bretagne en faveur du mouvement sioniste. Citoyens d’un pays associé de très près au Commonwealth, les Juifs montréalais comprennent que la déclaration Balfour ouvre la voie à un développement économique accru des populations juives déjà présentes au Moyen-Orient et qu’un soutien concret doit être apporté à ce projet. Au départ toutefois la FJP, pressée par des besoins plus immédiats, ne mobilisera pas ses principales ressources à cette fin. C’est une orientation que la création de l’État d’Israël va modifier de fond en comble seulement à partir des années cinquante et soixante. Pendant que la situation bascule au Moyen-Orient, une guerre mondiale fait rage en Europe et dans laquelle le pays est engagé aux côtés des Alliés. Les hostilités interrompent pendant un certain temps le mouvement de l’immigration juive en provenance d’Europe de l’Est, une tendance encore aggravée par la Révolution russe d’octobre 1917 et la venue au pouvoir de Lénine. Tous les dirigeants communautaires montréalais comprennent cependant que l’arrêt ne peut être que temporaire et qu’une nouvelle vague migratoire va se présenter aux portes de la ville une fois la paix revenue. Raison de plus de mettre en place une structure communautaire capable d’absorber le choc de nouvelles arrivées massives et de canaliser les interventions caritatives d’une manière efficace. En 1917 ce genre de considérations pouvait sembler prématuré alors que la guerre était encore loin d’avoir connu son terme. Dès 1920 cependant, une fois la paix revenue, de nouvelles cohortes juives est-européennes et surtout polonaises prennent le chemin de l’exil pour aboutir entre autres à Montréal. Entre 1921 et 1931, près de 40,000 yiddishophones entrent au pays, dont la moitié s’établit dans la métropole québécoise. Le chiffre de la population juive atteint tout près de 60,000 personnes à Montréal à la fin de la décennie des années vingt. Un grand nombre de besoins pressants et d’attentes prennent forme au sein de la communauté que seule une structure unifiée permet de satisfaire. Le contexte très difficile de cette période contribue à valider les choix faits en 1917 et consolide l’approche fédérative avancée par les fondateurs de la FPJ.

 

*           *           *

 

Au départ, la FJP a surtout pour rôle d’offrir un soutien immédiat aux individus qui souffrent de la faim, connaissent des conditions de vie difficiles ou subissent de plein fouet les fluctuations parfois brutales de l’économie. En 1917, les gouvernements font encore très peu pour secourir les plus démunis de la société et pour l’essentiel c’est une responsabilité qui incombe presque entièrement à des organisations caritatives privées, surtout des œuvres charitables patronnées par des mouvements religieux de toute nature. Agissant comme une institution à caractère judaïque dans un monde québécois profondément marqué par le catholicisme, la FJP tend la main à ceux qui ne peuvent se rendre dans des paroisses ou avoir recours à des institutions à caractère chrétien. Il en va de même des soins de santé qui sont souvent hors de portée des plus pauvres à cause de leur coût ou parce qu’ils sont dispensés seulement dans certains quartiers de la ville. À Montréal, la pasteurisation du lait ne devient obligatoire qu’à partir 1925 et des maladies contagieuses continuent de faire de terribles ravages au sein de la population. La mortalité infantile entre autres est l’une des plus élevées au Canada, une cause de morbidité qui s’abat aussi sur les immigrants plus récents. De plus, beaucoup de logements dans le bas de la ville présentent des conditions sanitaires nettement déficientes et aggravent la misère des plus vulnérables. Il faut attendre le début des années trente pour que le gouvernement provincial commence à investir des sommes plus importantes dans la santé publique, et vienne au secours des municipalités qui portent seules jusque-là ce fardeau. La même situation prévaut au niveau du chômage et des secours aux travailleurs privés d’emploi. Ce n’est qu’en 1941 que le gouvernement canadien décide de créer un programme national d’assurance-chômage obligatoire, et ce à un moment où le pays est entré en guerre contre les forces de l’Axe. Rien de semblable n’existe toutefois alors que Montréal était frappé au cours des années trente par un ralentissement économique sévère et qu’un grand nombre d’ouvriers industriels étaient mis à pied pendant de longues périodes. Au nombre des victimes de ces circonstances difficiles se trouvaient les familles des travailleurs surtout juifs engagés dans les usines de confection et les propriétaires des petits commerces situés le long du boulevard Saint-Laurent. Plusieurs entreprises installées dans ces secteurs de l’économie avaient dû fermer leurs portes ou encaisser un ralentissement de la production, tandis que la baisse vertigineuse du niveau de vie entraînait partout un manque à gagner sérieux. Dans ces circonstances, la FJP avait paré au plus pressé et distribué des sommes qui permettaient aux nécessiteux au sein de la communauté juive d’éviter le pire.

 

Au cours de l’entre-deux-guerres la structure institutionnelle juive de Montréal se développe et apparaissent de nouveaux besoins qui vont devenir plus tard partie intégrante du mandat de la Fédération CJA. En 1922, un organisme spécialisé dans l’accueil des nouveaux immigrants voit le jour sous le nom de Jewish Immigrant Aid Society [la Société pour l’aide aux immigrants juifs], mieux connu sous le nom de JIAS. Il patronne les nouveaux venus, soutien leur installation et voit à leur trouver de l’emploi, souvent auprès d’entrepreneurs juifs. Pendant que l’immigration reprend, l’éducation judaïque des jeunes générations nées au pays prend de plus en plus d’importance et un grand nombre de maisons d’enseignement privées sont mises sur pied pour répondre à la demande. Elles assurent la préservation à long terme d’un espace d’affirmation juif à Montréal, tout en respectant les croyances et les partis pris idéologiques souvent assez différenciés des parents. Au même moment, la communauté juive sent en 1934 le besoin de mettre sur pied un hôpital général qui portera le nom du philanthrope Sir Mortimer B. Davis et qui servira de débouché aux jeunes médecins juifs issus des universités montréalaises. Des cliniques de santé communautaires, des centres de service aux jeunes mères et des services sociaux de base se développent aussi qui desservent une population juive encore très liée à la classe ouvrière et dont les besoins se multiplient. Des camps de vacances pour jeunes, un centre sportif connu sous le nom de YM-YWHA [Young Men’s and Young Women’s Hebrew Association] érigé en 1929 devant le parc Jeanne-Mance et des organismes culturels et artistiques très performants complètent le tableau.

 

*           *           *

 

La situation se modifie considérablement après la fin de la Seconde Guerre mondiale quand l’ensemble de la communauté juive connaît une forte mobilité sociale et quitte le Plateau Mont-Royal pour s’établir dans les quartiers aisés situés plus à l’ouest de la ville. Au même moment, un nouvelle vague migratoire composée surtout de survivants de l’Holocauste arrive au Canada et qui réclame une aide plus soutenue de leurs coreligionnaires. La prospérité plus grande de l’après-guerre propulse un grand nombre de familles juives vers les classes moyennes de la société tandis que les professions libérales s’ouvrent aux jeunes Juifs. Pour la première fois au XXe siècle, la majorité des Juifs qui vivent à Montréal y sont aussi nés. Ces modifications capitales transforment aussi la vocation des organisations caritatives judaïques qui servent dorénavant des populations bien intégrées dans leur milieu d’appartenance. Maintenant établis en banlieue, mieux éduqués et bénéficiant d’un niveau de vie enviable, la plupart des Juifs réclament moins un soutien matériel immédiat que des services permettant d’améliorer la qualité de leur vie familiale et communautaire. En réaction à ces nouvelles circonstances, la FJP devient en 1951 la Federation of Jewish Community Services [la Fédération des services communautaires juifs] et élargit son assise budgétaire pour offrir un plus grand éventail d’avantages. Peu à peu, au cours de cette période, la FJCS prend la responsabilité de soutenir l’éducation, la santé et le counseling en emploi, c’est-à-dire les secteurs les plus sensibles au niveau de la perpétuation d’une identité juive à Montréal. Les services se professionnalisent au sein de la FJCS, qui prendra en 1965 le nom de Allied Jewish Community Services [Services communautaires juifs unifiés] puis en 1992 celui de Fédération CJA. Une plus grande planification s’y traduit par des interventions plus ciblées et par une approche plus scientifique de la philanthropie. En 1963, un Service de soutien juif aux aînés est intégré dans les structures du AJCS. Il est bientôt suivi en 1967 par le Centre Saydie Bronfman, une institution vouée aux arts de la scène et aux arts visuels et, en 1977, par un centre de défense des droits des personnes démunies connu sous le nom de Projet Genesis.

 

Des interventions gouvernementales majeures ne manquent pas par ailleurs de modifier le rôle et les responsabilités de l’organisme chargé de la philanthropie juive à Montréal, dont en 1951 la Loi sur la sécurité de la vieillesse qui accorde des revenus stables à tous les citoyens retraités. Les interventions les plus marquantes à Montréal viendront toutefois du côté provincial et à l’occasion de la Révolution tranquille, notamment quand le gouvernement du Québec adopte en 1970 le régime d’assurance-maladie universel proposé par la Commission Castonguay. L’année suivante, la Loi sur les services de santé et les services sociaux apporte un soutien financier tangible à tous les établissements juifs déjà existants, à condition qu’ils soient accessibles à l’ensemble de la population. Le secteur scolaire privé juif ne tarde pas à être touché à son tour lorsqu’un ministère de l’Éducation est créé en 1964 et que des subventions importantes sont dirigées vers les « établissements privés d’utilité publique », dont les maisons d’enseignement à vocation juive. Il s’agit de sommes considérables qui consolident le réseau scolaire de la communauté juive et soutiennent l’apprentissage des matières séculières. En 1975, une Charte québécoise des droits et des libertés de la personne interdit la discrimination sur la base de l’appartenance nationale, de la croyance ou de l’origine ethnique. Il s’agit d’une loi quasi constitutionnelle qui encadre l’intervention de l’État et offre des garanties légales importantes en vue de la préservation des identités minoritaires. Finalement, et pas des moindres, plusieurs lois linguistiques sont adoptées à Québec au cours de cette période qui poussent le réseau institutionnel juif à se franciser, dont en 1977 une Charte de la langue française qui va peser de tout son poids sur la Fédération CJA et ses organismes affiliés. Pendant ce temps, en 1971, la population juive de Montréal atteint le chiffre de 112,000 personnes.

 

D’autres facteurs poussent aussi la Fédération CJA à adopter une attitude plus ouverte face à la langue française, dont l’établissement à partir du début des années soixante d’une importante communauté francophone en provenance du Maroc. Au départ, les Sépharades font bande à part et créent leurs propres associations en poursuivant un but de préservation identitaire parallèle à celui des Ashkénazes. Ces choix se modifient toutefois au cours des années soixante-dix puis à nouveau en 2003 à l’occasion de la fondation de la Communauté sépharade unifiée du Québec, qui s’affilie à son tour à la Fédération CJA pour tirer avantage d’une levée de fonds centralisée. La présence sépharade au cœur du réseau institutionnel juif contribue pour beaucoup à sa francisation et à son ouverture face au Québec, un phénomène qui s’accélère nettement après l’élection du Parti québécois en 1976 et l’affirmation au cours des années quatre-vingt-dix d’une politique interculturelle plus inclusive. Après avoir traversé de nombreuses réorganisations et s’être adaptée à des conditions sociales et politiques sans cesse changeantes, la Fédération CJA a atteint un nouvel équilibre à l’occasion de son centenaire. Au début du XXIe siècle, la philanthropie juive est devenue moins une question de soutien matériel direct aux plus démunis qu’une volonté de maintenir et de renforcer la qualité de la vie juive à Montréal, une des plus élevées sur le continent nord-américain. Il s’agit plus que jamais d’affirmer l’expression d’une sensibilité particulière dans le contexte plus général d’un Canada pluraliste et au sein d’une société québécoise francophone ouverte à la diversité. Cette contribution unique au devenir commun se fait par le biais d’un engagement résolu envers la justice sociale et valorisant un plus grand partage de la richesse collective. Il n’est guère étonnant que soit apparue dans ce contexte une identité juive typiquement montréalaise, qui ne trouve pas d’équivalent ailleurs au pays, et qui constitue une richesse inestimable pour l’ensemble de notre société.